Au cours des 120 dernières années, le climat s’est réchauffé dans les Alpes de presque 2 degrés. À plus de 4 000 m, ce réchauffement s’est manifesté à peu près au même rythme qu’en vallée, avec une vitesse d’environ + 0.14 °C par décennie. Il s’est nettement accru au cours des 40 dernières années. En réponse, au cours du XXe siècle, la plupart des glaciers alpins qui sont tempérés (température de 0 °C) ont perdu de la masse et ont reculé plus haut en altitude, perdant en moyenne environ 1 à 3 km de longueur. Au-dessus de 4 000 m, les glaciers à température négative (glaciers froids) n’ont quasiment pas changé de volume, mais certains ont subi un réchauffement en profondeur. L’amplitude de ce réchauffement est parfois même plus élevée que celle des températures atmosphériques. On s’attend à ce que le réchauffement de la base des glaciers froids accélère leur écoulement (leur dynamique), voire même conduise à une déstabilisation des glaciers froids suspendus installés sur les versants abrupts. Une telle déstabilisation pourrait alors produire la rupture d’une très large partie du glacier.

Observer et comprendre le comportement actuel

Dans la vallée de Chamonix, la partie supérieure du glacier de Taconnaz est un glacier froid qui s’écoule du Dôme du Gouter (4300 m) jusqu’à une falaise de glace suspendue (séracs), située à plus de 3 200 m. L’hiver, la rupture de séracs déclenche fréquemment des avalanches jusqu’à proximité des habitations actuelles. L’intensité et la fréquence de ces ruptures pourraient être modifiées si le glacier devenait tempéré. C’est pourquoi le LGGE et Irstea observent avec attention l’activité actuelle des séracs à partir d’images photographiques régulières, de leur restitution photogrammétrique (vision en trois dimensions) et de mesures LiDAR. Les chercheurs ont ainsi pu quantifier les plus gros volumes de glace issus des ruptures de la falaise de glace (jusqu’à 250 000 m3) et leur fréquence de retour (6 mois au minimum). On a ainsi une compréhension de la dynamique actuelle du glacier dans la zone des séracs.

Vers des glaciers tempérés ?

Parallèlement, la température du glacier est également surveillée. Des mesures récentes ont ainsi révélé une augmentation importante des températures des zones internes froides du glacier vers 4 300 m d’altitude. À proximité de la chute de séracs, vers 3 400 m d’altitude, la glace en profondeur a une température négative vers le lit rocheux (-2,6 °C), mais elle est à 0 °C sur les 20 premiers mètres de la surface. Des travaux de simulation du régime thermique prédisent que la base du glacier pourrait atteindre 0°C à la fin du XXIe siècle. Ceci pourrait conduire à des chutes de séracs plus fréquentes, voir à une déstabilisation de larges parties de ce glacier suspendu.

Partenaires : Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE), CNRS / UJF – Contact : Christian Vincent