La dégradation et la fragmentation des habitats naturels (constructions d’infrastructures de transports, de barrages sur les rivières, destructions de haies, urbanisation, etc.) sont les principaux responsables de l’appauvrissement de la biodiversité. Ce processus risque de s’amplifier sous l’effet du changement climatique et d'affecter des espèces, mais aussi nos ressources. Face à cette menace, la constitution d’une "Trame verte et bleue" s’est imposée en 2007 (Grenelle de l’environnement) comme l’une des réponses à ces enjeux sociétaux et environnementaux.

La Trame verte et bleue est une politique d’aménagement du territoire à mettre en œuvre à l’échelle nationale avec les grandes orientations de l’Etat, mais aussi et surtout aux échelles régionales et locales. Irstea est l'un des principaux interlocuteurs scientifiques du Ministère en charge de l'Environnement : Sylvie Vanpeene et Jennifer Amsallem, toutes deux à Irstea, nous expliquent les enjeux de cette intégration dans les politiques d’aménagement des territoires et leur appui depuis près de 10 ans.

 

portrait1 CV.jpg11_portrait-J-Amsallem.jpg
Sylvie Vanpeene et Jennifer Amsallem

Vous représentez toutes les deux Irstea auprès du Ministère en charge de l'Environnement pour la mise en oeuvre de la Trame verte et bleue (TVB) en France. En quoi consiste cette mission d'appui ?

Sylvie Vanpeene : Suite au Grenelle en 2007, dans le cadre du comité opérationnel Trame verte et bleue, nous avons coordonné la rédaction de 3 guides afin d’aider les services de l’Etat et les régions à mettre en œuvre cette TVB à l’échelle régionale :

  • un guide à destination des décideurs sur les enjeux de la préservation et de la restauration des corridors écologiques,
  • un guide méthodologique pour l’élaboration régionale de la TVB,
  • et un guide sur les infrastructures linéaires de transport (routes, autoroutes, voies ferrées, etc.).

Et en 2010, l’institut a été mandaté, aux côtés de 4 autres organismes [1] spécialisés dans les questions environnementales pour créer un Centre de ressources Trame verte et bleue sur lequel les acteurs impliqués sur la thématique retrouveront des éléments d'actualité, des retours d'expériences, des outils techniques, des guides méthodologiques, des ressources scientifiques, ... Irstea a piloté un groupe de travail sur le suivi et l'évaluation de la TVB aux échelles régionales et contribue aux réflexions à l'échelle nationale.

Jennifer Amsallem : Nous analysons également les pratiques d’intégration de la TVB dans les documents de planification tels que les Schémas de cohérence territoriale (SCoT) ou encore les Schémas régionaux de cohérence écologique (SRCE) co-construits avec les acteurs territoriaux. Nous avons ainsi participé aux réunions pour l’élaboration des SRCE des régions Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Languedoc-Roussillon.

Sylvie Vanpeene : Pour ma part, j’ai été nommée au comité régional TVB en Rhône-Alpes et j’ai participé au groupe technique d’appui à la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) en Provence-Alpes-Côte d’Azur. C’est important d’être "sur le terrain" ; ces échanges alimentent notre rôle d’appui au Ministère.

 

Aujourd'hui, comment les continuités écologiques sont-elles intégrées dans ces politiques publiques d’aménagement du territoire ?

Sylvie Vanpeene : La Trame verte et bleue se pense à 3 échelles territoriales emboitées :

  • l’échelle nationale, à savoir les grandes orientations qui servent de cadre à la mise en place du dispositif TVB,
  • l’échelle régionale, avec les Schémas régionaux de cohérence écologique (SRCE). Un outil d’aménagement du territoire, piloté à la fois par l’Etat et la région avec un comité régional TVB regroupant l’ensemble des acteurs locaux concernés (collectivités territoriales, Etat, organismes socioprofessionnels, usagers de la nature, associations naturalistes, ...),
  • et l’échelle locale, avec les documents d’urbanisme (Plan local d’urbanisme, Schéma de cohérence territoriale) et les études d’impacts qui doivent intégrer le SRCE.

Tous les acteurs sont impliqués, mais l’appréhension et l’intégration de la notion de continuités écologiques ne sont pas encore totales. Par  exemple, le lien entre Trame verte et Trame bleue n’a pas vraiment eu lieu lors de la rédaction des SRCE ; la partie "bleue" étant plus avancée en raison de la Directive-cadre européenne sur l’eau, beaucoup de régions ont renvoyé vers le diagnostic du Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (SAGE) sur la classification des cours d’eau ou encore l’inventaire des zones humides, sans travailler sur les interfaces "vert"/"bleu".

Pour la Trame verte, tout était à faire et la dynamique lancée par les SRCE a permis de mobiliser des acteurs dans certains secteurs, comme les infrastructures de transport. En 2012, 70 000 collisions entre automobilistes et faune sauvage étaient recensées. Les routes traversent des zones où habituellement les animaux se déplacent, il s’agit donc d’un enjeu de sécurité majeur et prendre en compte la Trame verte permet aussi d’améliorer la sécurité routière : en région PACA, un autoroutier s’est engagé à créer 10 écoponts d’ici 15 ans et 2 ont déjà été réalisés. En Isère depuis 2012, le Conseil général expérimente des détecteurs de faune installés aux abords des routes sur 7 sites ; une première en France ! En 2014, sur l’ensemble des sites, 3 accidents seulement ont été recensés contre 70 environ auparavant chaque année.

Certaines critiques persistent bien sûr, notamment sur le coût et les priorités en temps de crise. Il faut savoir que la réalisation d'un écopont coûte entre 3 et 4 millions d'euros, un site équipé de détecteurs de faune environ 80 000 € (les prix devraient baisser après le stade de l'expérimentation). En comparaison, le coût de construction d'un rond-point varie entre 200 000 et 1 million d'euros.

 

Des actions encourageantes et pourtant, ces SRCE vont disparaître…

Sylvie Vanpeene : Oui, nous sommes d’ailleurs en pleine analyse de ces SRCE en vue des nouveaux Schémas régionaux d’aménagement développement durable et égalité des territoires (SRADDET), annoncés d’ici 3 ans sous le pilotage intégral des régions : comment conserver les avancées acquises dans les SRCE ? Quels sont les points les plus pertinents ? etc. Ces SRADDET seront plus globaux, forcément moins précis et intégreront une série de schémas sectoriels régionaux, tels que les SRCE ou encore les schémas régionaux des transports.

21 SRCE sont finalisés depuis fin 2015 et devaient "vivre" 6 ans avant une révision… Avec ces nouveaux schémas, les échelles locales vont malgré tout perdurer et c’est ce qui importe : au niveau du code de l’urbanisme et des études d’impacts, c’est bien la notion de continuités écologiques qui est inscrite et non le SRCE !

Jennifer Amsallem : Nous sommes, en effet, dans une période de transition importante à laquelle s’ajoute une nouvelle carte régionale, la transformation des comités régionaux TVB en comités régionaux Biodiversité (soit l’élargissement de la thématique)... Les principaux enjeux doivent être bien identifiés et défendus.

 

Justement, dans votre mission d’appui, un important volet est consacré à la communication. Comment sensibiliser les élus et le grand public à la notion de continuités écologiques ?

Sylvie Vanpeene : L’étape la plus difficile est la mise en œuvre à l’échelle locale. Nous avons développé un plateau de jeu issu d’une initiative de la  FRAPNA [2] afin de faire comprendre comment les aménagements du territoire interfèrent de façon négative, mais aussi de façon positive, sur la richesse en espèces végétales et animales. Nous avons organisé des animations lors de réunions autour des SRCE, mais cela reste difficile d’interpeller les élus... Nous nous adressons surtout au grand public et aux scolaires lors d’événements comme la Fête de la Science et la Fête de la nature.

Jennifer Amsallem : Nous essayons de toucher d’autres acteurs. Je prépare ainsi une formation à l’attention des personnels du Conseil d’Architecture Urbanisme et Environnement (CAEU), qui sont sollicités par les collectivités territoriales pour des conseils et de l’expertise. Ils souhaitent développer des compétences en TVB dans le cadre d’un projet en Aquitaine : comment intégrer la TVB dans les documents d’urbanisme ? Quel message délivrer pour appuyer les collectivités territoriales sur le sujet ? Nous pouvons aussi agir en amont : les données pour la réalisation des cartographies des continuités écologiques sont un maillon essentiel dans la mise en œuvre de la politique TVB ; nous avons pu le constater. Avec AgroParisTech, nous organisons une formation annuelle plus technique sur les méthodes de cartographie, les informations spatiales, le traitement des données, ... Elle s'adresse aux bureaux d’études, aux collectivités ou encore aux associations qui réalisent ces cartes.

 

[1] L'Aten, la Fédération des Parcs naturels régionaux de France (FPNRF), le Museum national d'histoire naturelle (MNHN) et l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (Onema).