"Les hommes ont toujours pêché les poissons migrateurs amphihalins. Dans certaines régions, leur passage en rivière est même chaque année l'occasion de fêtes dédiées." Géraldine Lassalle, chercheuse à Irstea, souligne l'importance à la fois économique et patrimoniale de ces espèces passant une partie de leur vie en mer et l'autre en rivière. Or aujourd'hui, l'avenir de la plupart de ces poissons est menacé par la dégradation des habitats, la surpêche, la présence de barrages dans les cours d'eau les empêchant d'effectuer leur cycle de vie, etc. C'est pourquoi certains bassins versants européens à l'environnement dégradé, et donc délaissés par le saumon, l'alose ou autres migrateurs, font l'objet de mesures de restauration. Or, avec le changement climatique, ces espèces pourraient malgré tout ne pas y retrouver des conditions de vie adéquates.

Migration climatique sud-nord

Pour en savoir plus, les chercheurs ont étudié près de 200 bassins versants d'Europe, d'Afrique du Nord et du Moyen Orient. Ils ont compilé les données historiques de présence de ces poissons, ainsi que les chroniques climatiques. Ils ont ainsi construit des modèles statistiques indiquant les conditions environnementales favorables à ces espèces. Ils ont ensuite effectué des projections climatiques pour la période 2070-2099, en prenant en compte le scénario "tendanciel" du GIEC, afin de construire les cartes des habitats favorables à ces poissons en 2100. Sans grande surprise, les modèles prévoient une restriction des aires de répartition. Sur les 20 espèces les plus courantes en Europe, 13 risquent de perdre des implantations, en particulier les plus méridionales. Parmi ces espèces figurent des poissons aussi importants que le saumon, l'éperlan, le flet, la truite de mer, la grande alose ou l'omble arctique. "Si certains bassins du Nord de l'Europe y "gagneront", les régions méridionales risquent de voir diminuer leur potentiel d'accueil d'ici la fin de ce siècle."

Nouvelle donne pour les actions de restauration

De tels modèles indiquent les habitats potentiellement favorables dans un futur marqué par le changement climatique mais ne disent rien de la capacité des espèces à y perdurer ou s’y implanter. L'équipe a donc ensuite développé un modèle "mécaniste" (GR3D) mettant en équation le cycle de vie de ces poissons, avec en particulier l'influence de la température sur leur croissance en mer, leur reproduction en rivière et la survie des jeunes en eau douce. Pour la grande alose uniquement, les résultats ont été comparés avec ceux du modèle statistique pour la même espèce. Cette analyse conjointe confirme que le changement climatique ne serait pas une menace principale pour l’espèce, du moins du point de vue de l’augmentation des températures.
Les conclusions des modèles statistiques ont d'ores et déjà été transmises à des entités comme l'agence de l'eau Adour Garonne pour le cortège des 11 espèces de migrateurs fréquentant ces bassins du Sud-Ouest ( grande alose, saumon, esturgeon…). Quant aux conclusions conjointes aux deux approches ( statistique et mécaniste) sur l’alose, elles ont été récemment communiquées aux acteurs du projet européen de réintroduction de cette espèce dans le système rhénan.

 


Esturgeon européen, de la captivité au repeuplement de la Gironde

L’esturgeon européen est un poisson migrateur, qui a peu à peu disparu des rivières d’Europe de l’ouest au 20ème  siècle. Face à ce constat, les chercheurs d’Irstea ont développé des recherches utilisant des techniques de pointe pour reproduire l'espèce au laboratoire et maîtriser ses conditions d'élevage. Depuis 2007, ce sont environ 1,5 millions de larves d'esturgeons qui ont été relâchés en Gironde. La surveillance régulière des juvéniles montre qu'ils grandissent, se déplacent et se nourrissent normalement dans l’estuaire, comme l’atteste la dernière campagne d’échantillonnage effectuée en septembre 2015 dans la Gironde (voir photo ci-dessous). Reste à savoir si les poissons adultes de retour de la haute mer, où ils effectuent une partie de leur cycle de vie, y trouveront un habitat adéquat quand ils reviendront se reproduire à l'âge de 15 ans. Utilisant les mêmes modèles que pour leur étude générale des poissons migrateurs européens (voir ci-contre), les chercheurs concluent positivement: le bassin devrait rester habitable pour les esturgeons au moins jusqu'en 2100 Les poissons nés en captivité sont cependant connus pour leur comportement migratoire plus erratique que la normale.
Reviendront-ils réellement en Gironde en 2022 ou éliront-ils domicile ailleurs? Et seront-ils capables de se reproduire dans le milieu naturel ? Une affaire à suivre.
Dans les filets des scientifiques, le 23 septembre dernier,  38 esturgeons européens, dont 23 en bon état de santé. © Irstea / M.L. Acolas
Dans les filets des scientifiques, le 23 septembre dernier,  38 esturgeons européens, dont 23 en bon état de santé.
© Irstea / M.L. Acolas