Les zones côtières et les estuaires accueillent les trois-quarts de l'humanité - les grands ports, les villes, la pêche, l'industrie... Or, ces zones tampon jouent également un rôle écologique crucial. Beaucoup d'espèces pêchées en mer (bars, soles, limandes, plies, anchois, etc.) passent en effet une partie de leur vie dans ces "nourriceries". Les jeunes poissons y trouvent une nourriture abondante, à l'abri des prédateurs. Les estuaires sont aussi les lieux de passage obligés des poissons migrateurs amphihalins. Comment les populations aquatiques estuariennes évoluent-elles, soumises à la combinaison d'une intense pression anthropique et du changement climatique ?

Un laboratoire grandeur nature

Pour étudier ce problème, Irstea Bordeaux dispose d'un laboratoire unique : l'estuaire de la Gironde, un des plus vastes d'Europe. Depuis plusieurs décennies, suite à l'implantation de la centrale nucléaire du Blayais, il fait l'objet d'un suivi biologique (poissons, plancton et invertébrés benthiques) effectué par Irstea en partenariat avec EDF, l’université de Bordeaux et le CNRS. Outre la baisse continue des prises pour les pêcheurs, le suivi confirme le déplacement général des espèces vers le Nord – les éperlans ont par exemple déserté la Gironde devenue trop chaude. Les estuaires subissent de plus une évolution plus particulière, appelée "marinisation". L'eau de mer remonte, en effet, de plus en plus loin à l'intérieur des terres, entraînant les espèces marines. En cause : le moindre débit des fleuves sous l'effet conjugué du changement climatique et de la hausse des prélèvements d'eau, en particulier pour l'irrigation.

Un phénomène multifactoriel

Le phénomène n'est toutefois pas linéaire. Ainsi, jusqu’en 1988, ce sont les espèces migratrices amphihalines qui caractérisaient l'estuaire de la Gironde, ce que confirment les scientifiques. Puis, l'estuaire a basculé dans une période d'instabilité qui s'est achevée en 2004, lorsqu'un régime marin s'est installé. Un autre saut semble s'être produit en 2012. Depuis, ce sont les populations de jeunes anchois, sprats ou maigres qui caractérisent la Gironde. La cause de ces ruptures, constatées dans d'autres écosystèmes littoraux, reste du domaine de l'hypothèse. "C'est probablement un phénomène multifactoriel où interviennent à la fois des événements climatiques comme les modifications de l'oscillation Nord Atlantique et des changements d'usage des milieux" estime Jérémy Lobry. Les écosystèmes pourront-ils s'adapter à ces brusques variations ? Les jeunes poissons marins trouveront-ils suffisamment de proies pour se nourrir ? Nul ne sait. "Nous savons dans quelle direction générale évolue l'estuaire, que cette marinisation va se poursuivre, mais par quels chemins va-t-il y arriver ? Et ce que la biodiversité s'adaptera ?."

Partenaires : CNRS, Université de Bordeaux et EDF.