Aux termes de la Directive-cadre européenne sur l'eau (DCE), l'état écologique d'une section de cours d'eau doit être évalué en le comparant à un état "naturel". Cette référence est établie en prenant comme modèle un milieu de mêmes caractéristiques générales (aire géographique, climat, distance depuis la source, pente, etc.) mais non perturbé – ou le moins possible – par des activités humaines. Or, ces cours d'eau non aménagés et préservés de toute pollution subissent néanmoins le changement climatique global, avec ses conséquences en termes de précipitations et de température. Les références "naturelles" risquent donc de perdre leur validité, ou à tout le moins d'évoluer.

Modélisation et simulation à l’appui

L'équipe de Didier Pont a récemment développé un modèle numérique de la distribution géographique "naturelle" des poissons, capable d’estimer l'impact des variations climatiques. Et donc éventuellement à prédire la future dérive des références. Construit en relevant les populations de 1 548 sites peu perturbés dans toute l'Europe, ce modèle établit les relations entre les effectifs de 21 espèces de poissons et différents paramètres environnementaux. Les chercheurs ont d’abord testé sa validité en comparant les valeurs qu'il indique aux données historiques – prises des pêcheries et archives météorologiques – relevées dans différents sites des bassins versants de la Salzach (Autriche), de la fin du 19ème au début du 20ème siècle, et du Rhône durant la première moitié du 20ème siècle. "Le modèle est globalement satisfaisant : il fournit une bonne représentation des populations passées en fonction de la température et des précipitations."

Prédiction de la probabilité de présence de la truite dans le bassin versant de la Seine dans les conditions thermiques actuelles et pour différents niveaux de réchauffement de la température de l'air : du bleu au rouge, probabilité de présence décroissante. (Source : programme PIREN-Seine, J. Belliard et al)

 

Les chercheurs ont ensuite injecté dans le modèle l'évolution des paramètres climatiques prévue par un scénario pessimiste du GIEC (primauté accordée à la croissance économique), afin de calculer l'éventuelle dérive des populations aquatiques "naturelles" jusqu'en 2069. Malgré les marges d'incertitude sur plusieurs espèces, il apparaît nettement que la prévalence du barbeau commun (poisson recherchant le courant, mais appréciant un accroissement de la température estivale) devrait augmenter alors que celle de la truite (qui ne tolère que les eaux froides et bien oxygénées) diminuera probablement dans les cours d'eau non perturbés.

 

Avec des limites

Didier Pont insiste toutefois sur les limites de cette démarche de modélisation, refusant par exemple d'envisager des simulations pour des variations de température supérieures à 2° C (risques d’erreur liés à l’extrapolation). Les enseignements restent néanmoins tout à fait pertinents à l'échelle (quelques décennies) des actuels plans de réintroduction d'espèces, comme le saumon en Loire ou dans le sud-ouest de la France.